Si l'expression "chanteur engagé" a un sens, Léo
Ferré est de ceux qui lui donnent sa résonance la plus complète. Poète
et théoricien de l'Anarchie, il a, en tant que musicien et interprète,
traduit exactement ce que pouvaient être ses idées. Il est, de ce fait,
auteur d'une oeuvre totale, parfois difficile, qui présente encore
aujourd'hui suffisamment d'atouts pour briser les formats, les carcans
et les mauvaises d'habitudes. Du music-hall de ses débuts aux monologues
orchestraux des dernières décennies, en passant par ses adaptations des
poètes (aussi belles que celles de
Brassens),
sa discographie est un continent qui ne se décrit pas en quelques
lignes, et ne s'explore pas en quelques jours.
Né dans une famille bourgeoise d’origine italienne, à Monaco, Ferré vit
une enfance dorée. Très vite, il se sent pourtant en opposition avec les
valeurs catholiques que ses parents essaient de lui inculquer. Envoyé à
neuf ans en pension chez les Frères des Ecoles Chrétiennes, en Italie,
il en sort traumatisé lorsque, huit ans plus tard, il obtient son bac à
Rome. Sans doute faut-il voir là le début de son engagement, de la lutte
contre les dieux et le pouvoir qu’il mènera jusqu’à fin de sa carrière.
Après son diplôme de Sciences Politiques, qu'il obtient en 1939, son
père lui refuse d’entrer au Conservatoire. Et la guerre fait de lui un
officier, expérience dont il ressort dégoûté par l'armée. Durant
l'Occupation, il enchaîne les emplois divers, à la radio, dans
l'administration.
Encouragé par ses rencontres, avec
Edith Piaf
notamment, il ose braver l’interdit paternel dans la deuxième moitié des
années 40. Installé à Paris, il se produit dans les cabarets de la Rive
Gauche, notamment au Bœuf Sur Le Toit,. Commencent alors les années de
Bohème et de demi-misère qui le conduisent à se séparer de sa première
femme, Odette, en 1950. Il en tire une chanson, « La Vie d’Artiste »,
qui ne quittera jamais son répertoire. D’autres artistes de music-hall
deviennent ses amis : Juliette Gréco, Jean-Roger Caussimon (qui lui
écrira de nombreux textes durant toute sa carrière), Catherine
Sauvage... Parallèlement, il fréquente activement les milieux
libertaires et poétiques parisiens, devenant même un temps membre du
cercle des Surréalistes. Il rompt à la suite d’un désaccord avec André
Breton sur la question de l’écriture automatique. L'écrivain continuera
cependant de lui témoigner son respect, le considérant comme un des
poètes authentiques du 20ème siècle.
C’est au début des années 50 que Ferré obtient ses premiers succès sur
le label Odéon : « Paris Canaille », hymne à une capitale rebelle, «
Monsieur William », (écrite avec Causimon), récit tragi-comique du
meurtre d’un petit employé, le déjà nostalgique « Temps du Tango »… Il
gagne bien sa vie, et peut s’offrir une petite île en Bretagne, dont
l’isolement mélancolique lui inspirera, des années plus tard, le texte
de « La Mémoire et la Mer ». Déjà, il chante les poètes (Baudelaire,
Rimbaud, Verlaine, Rutebeuf) et s’essaye à la composition orchestrale.
Il crée ainsi en 1957 « La Chanson du Mal Aimé », d’après Apollinaire,
un oratorio qu’il continuera de jouer au cours des décennies suivantes.
Quand les années 60 débutent, il est au sommet de sa popularité et signe
chez Barclay. La chanson légère « Jolie Môme » est un véritable tube,
tandis que son album mettant Louis Aragon en musique s’impose comme une
grande réussite artistique, avec « L’Affiche Rouge » ou « Est-ce Ainsi
Que Les Hommes Vivent ? ». Toujours enragé, il se montre de plus en plus
provocateur avec des titres comme « Les Temps Sont Difficiles », « Merde
à Vauban » (qui utilise pour la première fois ce mot dans la chanson
française) ou « Thank You Satan ». Certaines de ses chansons sont
censurées, parfois par sa propre maison de disques (« Monsieur Barclay
»), parfois par l’Etat, comme « Mon Général », qui s'en prend à l'une de
ses bêtes noires : De Gaulle.
Malgré la présence prémonitoire, sur ses albums, de « T’es Rock, coco »
(1963) ou « Salut Beatnick » (1967), le chanteur se voit cependant
englouti par la vague yéyé, ne parvenant plus à se faire entendre de la
jeunesse. Il vit reclus sur son ile avec sa femme, Madeleine et
l'entente du couple se dégrade. Excédée par la tendresse que le chanteur
porte à leur chimpanzé, Pépée, elle le quitte en avril 1968, après avoir
tué le singe. Le chanteur vit l’événement comme une « tragédie » (selon
ses propres termes), ce qui l’empêche de participer à l’insurrection du
mois de Mai. L’année suivante, il revient néanmoins, plus remonté que
jamais, avec un recueil qui le rend immédiatement populaire auprès des
nouveaux contestataires : « Les Anarchistes » s’impose comme un
véritable hymne, « Comme Une Fille » est un pavé jeté à la face de la
Police tandis que l’érotique « C’est Extra » rend hommage aux
Moody Blues, groupe de pop alors à son zénith.
Avec le pianiste aveugle Paul Castanier, il enregistre un célèbre tour
de chant à Bobino où on l’entend interpréter une version puissante de «
Ni Dieu, Ni Maître ».
1970 voit la rencontre avec le groupe Zoo, épisode injustement oublié
dans l'histoire du rock français. Ces musiciens apportent une violence
électrique inattendue à deux titres d’« Amour Anarchie » : « Le Chien »,
long manifeste libertaire parlé, crié ou murmuré et « La The Nana ».
Avec « La Solitude » (1971), c'est tout un album qui s'électrifie,
tandis que le chanteur précise son phrasé : incisif, versifié, ouvert
aux incartades, le parlé-Ferré qui restera sa marque de fabrique. Il
continue aussi de publier des chansons de forme plus traditionnelle, «
La Mémoire et la Mer » et le vindicatif « Poètes, Vos Papiers »,
règlement de comptes cinglant avec les milieux littéraires. Alors que
l’accompagnement de ses chansons était jusqu’ici confié à des
arrangeurs, il crée également les orchestrations de « La Solitude », «
Ton Style » et « Tu Ne Dis Jamais Rien ». Lui qui s'est toujours rêvé
chef d'orchestre brise ainsi l'opposition entre le chansonnier et le
musicien.
Poursuivant cette évolution, il abandonne le rock, mais brise avec « Il
n’y a plus rien » (1973) de nouvelles barrières. Ce disque monstrueux et
polymorphe tient autant de la poésie et de la chanson que de la musique
contemporaine. Il contient « Richard », hommage aux translucides amitiés
nocturnes, et une longue diatribe éponyme, au cours de laquelle Ferré se
fait prophète, livrant une crise mémorable de folie littéraire,
déchaînée contre la société entière. Après un dernier album chez
Barclay, « L’Espoir » (1974), il choisit de se retirer en Toscane avec
sa nouvelle compagne, où il publiera jusqu’à la fin de sa vie des
disques orchestraux sur des labels indépendants. Son verbe s’y montre de
plus en plus exigeant. S’il rompt avec le grand public, il conserve
néanmoins un large cercle d’admirateurs, pour qui il donne jusqu’à la
fin de ces jours des spectacles en cabaret, enchaînant parfois, malgré
son âge, des tournées de cent dates. De toute cette époque, très riche
elle aussi, si l’on doit recommander un seul disque, c’est « La Violence
et l’Ennui ». Sorti en 1980, il contient une relecture mémorable de
François Villon (« Frères Humains ») ainsi que de superbes
monologues mélancoliques et illuminés (« Words… Words… Words…).
Léo Ferré meurt en 1993, à la date ironique du 14 juillet, des suites
d’un cancer. Son fils, Mathieu, a publié en 2000 « Métamec », recueil
d’enregistrements inédits. On peut recommander la lecture de « Benoît
Misère », sorte d’autofiction publiée en 1970 et de « Testament
Phonographique », recueil de textes sélectionnés par ses soins, et paru
en 2000.