"Dans l'Ile de Bréhat"

O.-L. Aubert

Extrait de "Légendes traditionnelles de la Bretagne"

© Editions Coop Breizh - 1994

ISBN 978-2-909924-14-9

Coop Breizh - Kerangwenn - 29540 Spézet

 

 

On a surnommé Bréhat l'île de beauté de la côte nord de Bretagne. Son climat est très doux et, à l'abri de ses rochers roses, croît une végétation luxuriante et fleurie. On songe, en la visitant, à un coin d'Acardie, à une île méditerranéenne ou, mieux, à cette île métaphorique dépeinte par J.-J. Rousseau pour symboliser le bonheur : paisible et reposante à l'intérieur autant escarpée sur ses bords.

Pointe du Paon à l'Ile de Bréhat

 

Ceux-ci sont vraiment prestigieux de magnificence et d'effroi, surtout aux approches de la Pointe du Paon, où l'eau a excavé des failles profondes. Sur les parois divergentes de l'une d'elles, une autre roche forme voûte. Quand les vagues furieuses s'y engouffrent, leur force est telle que cette roche se soulève et retombe avec un bruit sourd de marteau dont le choc infernal résonne dans toute l'île, où son pilonnement ébranle les maisons.

 

Phare du Paon à l'Ile de Bréhat

 

Le Paon, comme tous les gouffres bretons, a sa légende. Elle ne peut être que tragique : Mériadec, comte de Goëlo, avait deux fils : Gwill et Isselbert, deux bandits, opprobre de leur famille, par ailleurs aimée et respectée. Ils complotèrent un jour de tuer leur père pour s'emparer de ses biens. Celui-ci apprit le projet criminel et s'enfuit. Aidés, dit-on, par le démon Golo-Robin (feu follet), Gwill et Isselbert rejoignirent leur père au nord de l'île et l'assassinèrent lâchement. Pour s'en débarrasser et le jeter à la mer, ils chargèrent le cadavre sur leurs épaules et gravirent la falaise. Soudain, ilsd sentirent leurs pieds s'attacher au sol, leurs membres se pétrifier et leurs épaules fléchir sous le poids de leur victime. Changés en rochers, ils sont demeurés au dessus du gouffre, éternellement liés par le cadavre de leur père dont le sang a coulé sur eux et sur les pierres d'alentour, leur donnant cette couleur rouge qui les marque de son indélébile stigmate.

Malgré ces terribles souvenirs, les jeunes filles de Bréhat n'hésitent pas à venir consulter l'oracle qui, depuis le drame, hante le gouffre du Paon. Elles y jettent des pierres et celles-ci rebondissent d'une paroi à l'autre et indiquent, par les coups frappés, le nombre d'années qu'elles devront attendre avant de se marier.

 

Pointe du Paon à l'Ile de Bréhat

 

Le nom de Bréhat est de ceux qui fixent l'attention dès les premières pages de l'histoire de Bretagne. L'ïle de Lavrec, qui ne se sépare de Bréhat qu'à la marée montante, abrita dans son monastère, aux ruines encore visibles, les plus ancien des anachorètes bretons : Budoc, venu là vers 470 et qui fut le maître du fils de Fracan, Gwénolé, fondateur de Landévenec et ministre du roi Gradlon. En arrivant en d'Irlande, Budoc s'était établi dans une villa gallo-romaine que ses habitants avaient dû abandonner lors des invasions saxonnes au début du Vème siècle. On dit qu'après le passage des barbares, l'île s'était peuplée de bêtes venimeuses. Budoc les avait chassées, si bien que, depuis lors, pour se guérir de la morsure des vipères, il suffit de frotter la blessure avec de la terre de Lavrec.

Dans l'île voisine de Saint-Maudez, il y eut également, à ces époques lointaines, un monastère, celui du saint personnage qui a donné son nom à l'île elle-même. Quand il voulut évangéliser les Bréhatins, ceux-ci lui firent plutôt mauvais accueil; ils lui fermèrent au nez les portes de leurs maisons et de leurs étables. Maudez en était réduit à dormir dans un creux du rocher. Les bréhatins appelèrent le diable à la rescousse pour qu'il les délivrât du saint. Belzébuth eut avec lui une entrevue et lui dit au cours de la conversation :

- Si tu rejoins ton île dans une auge de pierre, je croirai que ton Dieu est puissant...

 

 

Pointe du Paon à l'Ile de Bréhat

 

 

Saint Maudez, après avoir prié, souleva l'auge de même qu'un fêtu de paille, la porta jusqu'à la pointe de Berlau et, l'ayant mise à flot, s'y embarqua pour rentrer chez lui.

Le diable s'enfuit et les Bréhatins nerepoussèrent plus Maudez.

Rappelons en terminant que d'irréfutables documents établissent que les ancêtres des Bréhatins ont pêché à Terre-Neuve, dans le détroit de Belle-Ile et sur les rivages du Labrador, bien avant que n'y alla Christophe Colomb.

Dans une transaction intervenue en 1525 entre les moines de Beauport et des pêcheurs de Bréhat, il est en effet stipulé que ceux-ci devront la dîme sur tout poisson pris aussi bien en Islande qu'à Terre-Neuve, où ils ont coutume d'aller depuis "quarante, cinquante ou soixante ans".

En 1484, le corsaire Coatantem, d'origine bréhatine, à la suite d'une affaire où il avait fait prisonnier des marins de Bristol, quittait la Bretagne pour s'établir à Lisbonne. Il s'y rencontrait avec Christophe Colomb, lui révélait l'existence du Nouveau-Monde et lui en indiquait la route.

 

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