Celui qui porta la peste sur les épaules

Anatole Le Braz

Extrait des "Légendes de la Mort"

Coop Breizh : ISBN 2-909924-30-0

Jeanne Laffitte : ISBN 2-7348-0010-1

© 1982, Jeanne Laffitte

© 1994, Jeanne Laffitte/Coop Breizh

 

 

Un vieux, de Plestin, la rencontra un soir sur les bords du Douron. Elle était assise sur la berge, regardant l'eau couler. Elle venait de Lanmeur qu'elle avait dépeuplé et se rendait dans le pays de Lannion.

 

- Hé, vieux ! cria-t-elle, auriez-vous l'obligeance de me prendre sur vos épaules pour me faire passer l'eau ? Je vous en récompenserai bien.

 

Le vieux qui ne la connaissait pas y consentit.

L'ayant chargée sur ses épaules, il entra dans la rivière. Mais à mesure qu'il avançait, il la sentait peser sur lui d'un poids plus lourd.

A la fin, épuisé, et le courant étant très fort, il dit :

 

- Ma foi, bonne dame, je vais vous planter là. Je ne tiens pas à me noyer pour vous.

- De grâce, ne fais pas cela. Ramène-moi plutôt à l'endroit où tu m'as prise.

- Soit.

 

Et il rebroussa chemin, sans trop de peine, son fardeau s'allégeant à mesure qu'il se rapprochait du rivage.

 

Le pays de Lannion fut ainsi préservé de la peste.

 

Mais si le vieux avait laissé tomber la vilaine groac'h (fée) au beau milieu de la rivière, comme il en avait eu d'abord l'intention, le monde eût été débarrassé d'elle à jamais.

 

A Plogoff, dans le Cap-Sizun, on raconte comme voici l'apparition de la peste.

 

Un navire passait au large, couvert de grandes voiles sombres. Quand il fut en face de la vallée de Parkou-Bruk, on en vit s'élever une longue fumée blanche, semblable au fantôme d'une femme. Elle vint vers la côte, en traversant l'air, sans toucher l'eau. C'était la Peste. En un seul jour elle eut dévasté tout le pays à trois lieues à la ronde.

 

 

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