La jeune fille de Coray

Anatole Le Braz

Extrait des "Légendes de la Mort"

Coop Breizh : ISBN 2-909924-30-0

Jeanne Laffitte : ISBN 2-7348-0010-1

© 1982, Jeanne Laffitte

© 1994, Jeanne Laffitte/Coop Breizh

 

 

... En ce temps-là, il y avait à Coray une jeune fille dont la mère venait de mourir et qui ne pouvait se consoler de cette perte.

 

Elle ne faisait que pleurer, jour et nuit. Tout ce que les voisins pitoyables lui disaient pour tâcher d'apaiser sa douleur ne contribuait qu'à l'aviver encore.

 

Souvent elle se démenait comme une folle en criant :

- Je voudrais revoir ma mère ! Je voudrais revoir ma mère !

 

En désespoir de cause, les voisines eurent recours au recteur qui était un saint homme. Celui-ci se rendit auprès de la jeune fille et, au lieu de lui faire reproche de ses lamentations, se mit à la plaindre doucement. Puis, après l'avoir un peu calmée de la sorte, il lui dit :

- Vous seriez bien aise de revoir votre mère, n'est-ce pas mon enfant ?

- Oh ! Monsieur le recteur, il n'y a pas un instant dans la journée où je ne supplie Dieu de m'accorder cette faveur.

- Eh bien ! mon enfant, il va être fait selon votre désir. Venez me retrouver ce soir au confessionnal.

 

Elle fut exacte au rendez-vous. Le recteur la confessa et lui donna l'absolution.

- Maintenant ajouta-t-il, restez agenouillée ici, en prière, jusqu'à ce que vous entendiez sonner minuit à l'horloge de l'église. Vous n'aurez qu'à écarter légèrement le rideau du confessionnal et vous verrez passer votre mère.

 

Cela dit, le recteur s'en alla. La jeune fille demeura en oraison, le temps prescrit. Minuit sonna. Elle écarta le pan du rideau et voici ce qu'elle vit.

 

Une procession d'âmes défuntes s'avançait, par le milieu de la nef, vers le choeur. Toutes marchaient d'un pas mystérieux et ne faisaient pas plus de bruit que ne font les nuages d'été, un jour de calme, en traversant le ciel.

 

Une d'elles cependant, la dernière, semblait se traîner péniblement et son corps était déjeté parce qu'elle portait un seau plein d'une eau noire qui débordait.

 

La jeune fille reconnut en elle sa mère et fut frappée de l'expression de courroux qui se peignait sur son visage.

 

Aussi, rentrée au logis, pleura-t-elle plus abondamment encore, persuadée que sa mère n'était pas heureuse dans l'autre monde. Puis, ce seau et cette eau noire l'intriguaient.

 

Dès l'aube, elle courut s'en ouvrir au vieux recteur.

- Retournez encore ce soir à votre poste, répondit le prêtre. Vous serez peut-être renseignée sur ce que vous désirez savoir.

 

A minuit, les âmes défuntes défilèrent silencieusement comme la veille. Le jeune fille, par l'entrebâillement du rideau, regardait. Sa mère ne vint encore que la dernière; cette fois, elle était toute voûtée car, au lieu d'un seau, elle avait à en porter deux; elle pliait sous le faix et son visage était presque noir de colère.

 

Pour le coup, la jeune fille ne put se retenir d'interpeller la morte.

- Mamm ! Mamm ! qu'avez-vous que vous paraissez si sombre ?

 

Elle n'avait pas fini que sa mère se précipitait sur elle, furieuse, et lui criait, secouant son tablier jusqu'à l'arracher :

- "Ce que j'ai ? malheureuse !... Cesseras-tu bientôt de me pleurer ? Ne vois-tu pas que tu me forces, à mon âge, à faire le métier d'une porteuse d'eau ? Ces deux seaux sont pleins de tes larmes et si tu ne te consoles dès à présent, je les devrai traîner jusqu'au jour du Jugement. Souviens-toi qu'il ne faut point pleurer l'Anaon. Si les âmes sont heureuses, on trouble leur béatitude; si elles attendent d'être sauvées, on retarde leur salut; si elles sont damnées, l'eau des yeux qui les pleurent retombe sur elles en une pluie de feu qui redouble leur torture en renouvelant leur regrets."

 

Ainsi parla la morte.

 

Quand le lendemain, la jeune fille rapporta ces paroles au recteur, celui-ci demanda :

- Avez-vous pleuré depuis, mon enfant ?

- Certes non, et dorénavant point ne le ferai.

- Retournez donc ce soir encore à l'église. Je pense que vous auriez lieu de vous réjouir...

 

Le jeune fille se réjouit, en effet, car sa mère marchait en tête de la procession des âmes défuntes, la figure toute claire, toute rayonnante d'une félicité céleste.

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