
L'Ankou dans la maison neuve
Anatole Le Braz
Extrait des "Légendes de la Mort"
Coop Breizh : ISBN 2-909924-30-0
Jeanne Laffitte : ISBN 2-7348-0010-1
© 1982, Jeanne Laffitte
© 1994, Jeanne Laffitte/Coop Breizh
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Les maisons neuves et la mort Il ne faut jamais entrer pour la première fois dans une maison que l'on vient de faire construire sans s'y être fait précéder par un animal domestique quelconque, chien, poule ou chat.
Quand une maison neuve est en construction, l'on n'a pas plutôt mis en place la marche du seuil que l'Ankou s'y vient asseoir, pour guetter la première personne de la famille qui la franchira. Il n'y a qu'un moyen de l'éloigner : c'est de lui donner en tribut la vie de quelque animal : un oeuf suffit, pourvu qu'il ait été couvé. Dans le pays de Quimperlé, on immole un coq et on arrose les fondations avec son sang.
Fulupic an Toër, un couvreur en chaume, de Plouzélambre, achevait un soir de couvrir une maison neuve qu'un petit fermier de la commune avait fait bâtir dans le dessein de venir l'habiter à la Saint-Michel suivante.
Son travail fini, Fulupic descendit de son échelle et l'enleva pour la poser à l'intérieur de la maison, avec ses autres outils, ainsi qu'il en avait coutume chaque soir au moment de regagner son logis. Mais quand il ouvrit la porte à cet effet, il fut tout étonné d'apercevoir une ombre debout dans le couloir qui séparait la cuisine de la pièce de décharge.
- Piou zo azé ? (Qui est là) demanda-t-il, non sans un petit froid dans le dos, car il était certain que, de toute la journée, pas un être vivant ne s'était montré dans les alentours.
L'ombre ne bougea ni ne répondit. Alors il répéta sa question :
- Piou zo azé ?
Même silence de la part de l'inconnu.
- Sacré Dié, se dit Fulupic, voici un personnage qui ne semble pas désireux de lier conversation. Il ne doit cependant pas s'être introduit pour voler, car, puisqu'il n'y a que le toit et les murs, je ne vois pas ce qu'il pourrait emporter. Je vais l'interpeller une troisième fois; s'il persiste à faire le muet, tant pis, je lui enfonce mon échelle dans le ventre : ça lui ouvrira peut-être la bouche du même coup.
Et Fulupic de recommencer pour la troisième fois :
- Piou zo arzé ?
Et cette fois fut, en effet, la bonne, car l'homme mystérieux releva la tête qu'il avait jusqu'alors tenue obstinément baissée sur la poitrine, et, d'une vois caverneuse, il prononça :
- Da vestr ha mestr an holl, pa teuz c'hoant da glewed (Ton maître est le maître de tous, puisque tu désires le savoir).
La curiosité de Fulupic était plus que satisfaite. Dans le visage de l'homme, la place des yeux et celle du nez étaient vides, et la machoire inférieure pendait. Le couvreur ne se soucia pas d'avoir d'autres explications. Il planta là son échelle et se sauve de toute la vitesse de ses jambes : il avait reconnu l'Ankou.
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