
Vaisseaux d'un autre âge
Philippe Brasseur
http://www.poete.plusloin.org/index_textes.htm
Dans la nuit, je me mire dans le vert bleuté d'un iceberg,
Je suis vieille mais belle comme au temps de Lindbergh.
Je me souviens de l'époque pacifique de mon enfance,
Le long des douces et paisibles côtes ensoleillées de France,
Où mes soeurs s'échouaient sur les plages de sable gris !
Pour le plaisir de petits monstres criards en drôles d'habits.
Ces étranges créatures qui autour de nous flottaient,
Ramaient avec de longs bois piquants pour nous attraper,
Nous harponner avec des lances entourées de barbelés.
Nous qui ne demandions qu'à vivre le coeur en paix.
Nous avions fui les observatoires des côtes de France,
Pour le bleu profond des abysses de l'onde du silence.
Mais trop tard ces êtres étranges aux drôles de lois,
Mirent à flot ces monstres, grosses coquilles de noix.
De ces côtes espagnoles que nous aimions croiser,
A la verte mer d'Irlande où nous avions la paix.
De la pointe du Finistère où nous avons souffert,
Au froid de l'Arctique où ils nous décimèrent.
Dans la froidure, nous crachions notre sel pour les baleiniers,
Mes soeurs dans la douleur harponnées, bombardées, torpillées;
Pour de l'huile, de la graisse ou des produits de beauté,
Tous nos grands et beaux troupeaux anéantis, massacrés.
Ils nous chassèrent dans leur folie au milieu des icebergs,
Voguant jusqu'aux eaux encore vierge du Spitzberg.
Aujourd'hui je suis survivante de cette dure extermination,
Cerf-volant, jet de vapeur transperçant l'émeraude de l'horizon.
Vaisseau noir d'un autre âge à la recherche de la sérénité.
Nombre de durs et braves marins sur mes côtes ont sombré,
Charmés par la douceur perturbant de mon chant lancinant.
Avion des mers bleues je vole cers Tadousac dans le couchant.
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