Et au delà de Suez

Extrait

Louis Brauquier

© 1922 (Ed. de la société de la revue Le Feu Aix en Provence - Collection Poésie des Cahiers du Sud)

 



Et nous leur parlerons, nous, de la vieille Europe .
Aux hommes des pays où nous aborderons,
Aux sages d'Orient, qui voient couler les fleuves.
Et ce sera comme un récit de petit-fils .
Qui reviennent enfin au berceau de leurs âges
Par le chemin des invasions, les croisements
Des races emmêlées au creux des grandes routes
Et les ports, plaies ouvertes aux flancs des continents.

Nous, dont le sang brûlant ne connaît que sa force
Nous les hommes des ports,
Nous qui avons compté les visages des races,
Nous qui tournons les yeux
Vers d'autres ports dont les noms sont beaux d'aventures,
Chauds et mystérieux,
Peut -être, cherchons-nous à travers les mâtures,
A retrouver nos dieux.
Qu'importe? nous dirons aux races immuables
Ce que nous avons fait.
Nous dirons la montée des villes, la puissance
Assise au bord de mer.

Nous dirons qu'en dix jours, de Londres ou de Marseille,
On va jusqu'à Bagdad,
Qu'on parle à haute voix par dessus l' Atlantique,
Et que New York répond.
Nous dirons que la mer entoure de ses algues,
Les câbles sous-marins,
Et qu'on a mis des noms de ville sur le sable,
Jusqu'au centre africain.

Et chacun vantera son port parmi les villes ;
Tu parleras d'Anvers,
Et toi de Gênes, toi de Liverpool et moi,
Je leur parlerai de Marseille.
Ils nous demanderont alors si le bonheur
Est parmi nos conquêtes,
Les sages méditant les préceptes antiques,
Qui ne sont pas pastis.
Ceci se passera dans un bazar de l'Inde
Ou dans un café de Stamboul.
Pourquoi, nous diront-ils, chercher, la vie est brève,
Et Allah seul est grand.

Nous ne répondrons pas, car nous, nous ne parlons plus
La même langue,
Adieu amis, vieillards adieu, notre vie est
Celle du monde.

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