Bergeries

Eugène Guillevic

(Extraits)

©Gallimard

 

 

Suppose

 

 

Suppose
Que je vienne et te verse
Un peu d'eau dans la main
Et que je te demande
De la laisser couler
Goutte à goutte
Dans ma bouche

 

 

Suppose
Que près de toi mes jours
Aient un cours trop rapide
Et que je te demande
De faire de mon temps
Un temps de végétal
Pas pressé de fleurir

 

 

Suppose
Que la fleur soit si drue
Que c'est trop de défi
Et que je te demande
De m'apprendre à la voir
Sans penser que c'est nous
Que sa mort atteindra

 

 

Suppose
Que le vol d'un oiseau
Nous invite au voyage
Et que je te demande
De nous blottir en lui
Pour avec lui voler
A travers la pénombre

 

 

Suppose
Que le bois de la table
Réclame ses racines
Et que je te demande
De nous y prendre ainsi
Qu'il ait surtout besoin
Du toucher de nos mains

 

 

Suppose
Qu'un couple de mésanges
Cogne à notre fenêtre
Et que je te demande
De les laisser cogner
Jusqu'à ce qu'on nous parle
Un langage entendu

 

 

Suppose

Que ce soit le rocher
Qui frappe à notre porte

Et que je te demande

De le laisser entrer

Si c’est pour nous conter

Le temps d’avant le temps.

 

 

Suppose

Que s’ouvrent sous nos yeux

Tous les toits de la ville

Et que je te demande

De choisir la maison

Où, le toit refermé, Tu aimeras la nuit.

 

 

Suppose

Que la mer ait envie
De nous voir de plus près

Et que je te demande
D’aller lui répéter

Que nous ne pouvons pas
L’empêcher d’être seule.

 

 

Suppose

Que le soleil couchant
S’en aille satisfait

Et que je te demande
D’aller lui réclamer

Ce qu’il doit nous payer
Pour sa journée de gloire.

 

Suppose...
Que la carte nous dise
Nos quatre vérités
Et que je demande
De lui faire sentir
Avec bien des caresses
Et que je te demande
Que nous savons tout ça.


Suppose...
Que je n'aie rien à faire
Que d'attendre la nuit
De vouloir qu'elle arrive
Avec tout le retard
Que l'on peut mettre à vivre.
 

Suppose...
Que je pleure des coeurs
Qui se cassent en mille morceaux
Et que je te demande
De cueillir des fleurs dans un champ
où un oiseau viendra se poser sur ton épaule

Suppose...
Que je regarde la lune en plein jour
Que le soleil vienne chasser la lune
Et que je te demande
De la pluie et des nuages
Pour arroser les étoiles.

Suppose...
Que le village soit sous la terre
Qu'une rafale de vent vienne s'y installer
Et que je te demande
D'arrêter cette histoire
Pour la recommencer.

Suppose...
Que l'océan soit petit
Très petit comme une flaque
Et que je te demande
De le faire grandir
Pour que je puisse y nager
Tranquille et reposé

Suppose

Que près de nous la mer
Se mette à grommeler

Et que je te demande
De n'avoir d'autre peur

Que celle que nous donne
Son silence étranglé

 

 

Suppose

Qu'il n'y ait que le vent
À rencontrer sur terre

Et que je te demande
De souffler à sa place

Et d'agir avec moi
Comme avec un trois-mâts

 

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